Stéphane Chatry
L'ombre divine
Texte de Marc Soleranski, historien d'Art et dramaturge, 2015

 Dans le monde de l'art contemporain, Stéphane Chatry est une personnalité à part. Là où d'autres s'enferment dans un cercle d'initiés ou dans une spécialité, il cumule plusieurs professions : agent d'artiste, commissaire d'exposition, collectionneur, producteur, marchand, expert, scénographe... et expose l'art sous toutes ses formes : le théatre(1), l'art urbain(2), la photographie(3), la sculpture(4), le dessin(5), les performances ou encore la vidéo(6). Stéphane Chatry accorde une grande importance aux artistes qui expérimentent de nouvelles techniques, telles que les installations d'Andreï Molodkin, les "Aggravures" de Baptiste Debombourg ou l'art transgressif de Zevs.

En 2013 à l'occasion de l'exposition de Mark Jenkins à la Galerie Patricia Dorfmann, Stéphane Chatry s'inscrit dans le parcours "Nouvelles Vagues"(7) du Palais de Tokyo.

Si d'autres agents se vantent de découvrir les talents de demain, Stéphane dit modestement n'avoir découvert qu'un seul artiste à ce jour : le dessinateur Pierre-Loup Auger, dont il a organisé la première exposition au Musée en Herbe de Paris lorsque l'artiste n'avait que dix-huit ans. Pourtant, l'oeil de Stéphane a révélé bien d'autres talents, car même lorsqu'il travaille avec des créateurs déjà confirmés, il les encourage à se remettre en question, à ne pas systématiser leur oeuvre pour toujours s'orienter vers des expériences inédites. Là où d'autres ne voient que des objets de spéculation au profit d'un enrichissement matériel, Stéphane s'engage pour une éthique des professions de l'art, et l'accès du plus grand nombre à la culture. Il attache autant d'importance à l'intégrité et aux messages humanistes des créateurs qu'il défend qu'à la qualité et à l'originalité de leur oeuvre.

Lui-même dessinateur, Stéphane Chatry a choisi de mettre son énergie créatrice au service des autres artistes. Comme Socrate qui ne laissait pas d'oeuvre écrite, préférant révéler le génie de ses interlocuteurs, Stéphane n'expose pas ses propres travaux. Il pratique la maïeutique, méthode que le philosophe grec comparait au travail d'une sage-femme qui n'enfante pas mais aide les esprits féconds à mettre au monde les richesses qui sont en eux.

De pied en cap, Stéphane Chatry est toujours de noir vêtu. Est-il l'ombre des artistes qu'il représente ? Dans la culture occidentale, l'ombre a souvent une connotation négative : on l'assimile traditionnellement au côté obscur de l'individu. "Etre dans l'ombre de quelqu'un" suppose d'être injustement effacé par la personne dont on devrait partager la gloire... Mais les Anciens Egyptiens donnaient à l'ombre une autre signification: dans un pays où la terre brûlée par le soleil ne donnait aucun fruit et n'offrait pas de surface habitable, l'ombre de la vallée du Nil était vue comme un bienfait des dieux. Opposée à la chaleur stérile du désert, elle représentait la terre nourricière et le pouvoir protecteur des forces qui régissent la nature.

En s'effaçant derrière les artistes qu'il expose, en revêtant une tenue aussi noire que sa barbe, Stéphane Chatry est à l'image de l'ombre bienfaisante qu'invoquaient les prêtres d'Egypte : aux choses qui brillent et n'offrent qu'un terrain inculte, il préfère sonder les mystères de la création artistique qu'il suit pas à pas comme un double qui protège, conseille et cultive pour nourrir notre société des fruits immortels du génie humain.

 

Marc Soléranski, né à Paris en 1972. Diplômé de Paris IV - Sorbonne (maître ès lettres modernes, maître en Histoire de l'Art et archéologie, licencié d'Histoire) également diplômé de l'Institut d'Études Théâtrales et conférencier agréé par le ministère du tourisme et le ministère de la culture. Il enseigne l'Histoire de l'Art européen, a participé au tome 5 de la "Grande Histoire de l'Art" (Le Figaro collections, 2006) à "L'Hôtel de Lauzun, trésor de l'île Saint-Louis" (Artélia éditions, 2015) écrit pour les sites d'artistes et les galeries d'art contemporain. En tant qu'auteur - metteur en scène, il s'est spécialisé dans les échanges entre l'Histoire et le théâtre, encouragé par le dramaturge anglais Edward Bond, la comédienne Hélène Duc et le chroniqueur André Degaine.

 

(1) 2009, exposition personnelle de Roberto Platé, Galerie de l'Ambassade d'Argentine de Paris

(2) 2006, il fonde avec le photographe Jean Cécé le collectif OBJECTIF BOMBE, fusionnant photographie et peinture, qu'il expose à travers Paris (Kube Hotel, Citadium, Galerie Artcour, Galerie Debejarry...). En 2012 il organise en collaboration avec la Lebenson gallery une exposition remarquable d'art urbain dans le musée du Stade de France.

(3) 2010, exposition collective "Sensations photographiques", Galerie G, Paris

(4) 2014, expositions personnelle Immigrant blood de l'artiste Russe Andreï Molodkin, Galerie Patricia Dorfmann Paris, puis en 2013 exposition personnelle "Studio" de l'artiste américain Mark Jenkins à la Galerie Patricia Dorfmann Paris.

(5) 2014, exposition personnelle de l'artiste Serbe Radenko Milak "Unfinished story", Galerie Patricia Dorfmann Paris et de 2011 à aujourd'hui Pierre-Loup Auger à travers de nombreuses expositions : Musée en herbe de Paris, Galerie Intuiti, Mairie de Bonifacio, locaux de Deezer, Hôtel Kube, Pepe Jeans, Hôtel Murano, Galerie Nunc Grenoble, Mairie de La Rochelle, Citadium Paris...

(6) 2014, exposition personnelle de Zevs "Retrovizevrs", La Vitrine Am Paris puis participation de Zevs à l'exposition collective «street-art» à la Fondation Edf de Paris

(7) "Nouvelles Vagues" du Palais de Tokyo : Cette manifestation est l'occasion de souligner l'émergence de cette nouvelle figure du curateur qui s'épanouit au plus près des artistes. Ce personnage, souvent indépendant, qui invente des expositions à travers le monde, n'est ni galeriste ni conservateur, il échappe aux règles académiques, comme à celles du marché de l'art ou aux codes de l'institution. C'est un franc-tireur, un amateur du hors-piste, un nomade à la recherche de dépaysement poétique, politique et esthétique. Seul ou en groupe, ce curateur débusque l'inédit et crée des dispositions temporaires où des artistes d'horizons divers sont rassemblés autour d'un propos, d'une idée, d'une vision. Il n'est plus l'interprète d'un moment ou d'un mouvement, ni le garant ou le théoricien d'un nouveau chapitre de l'Histoire de l'art, il est d'abord en compagnonnage avec les artistes, heureux d'inventer et d'expérimenter auprès d'eux.